
Appelé par la rivière
Comme par une prière
La mouche s’y dirige
La soie s’abandonne et se délivre
Le corps observe
Et l’Esprit s’exalte

Appelé par la rivière
Comme par une prière
La mouche s’y dirige
La soie s’abandonne et se délivre
Le corps observe
Et l’Esprit s’exalte

Dans son prolongement
L’Esprit s’élance,
Le corps s’avance,
Le bambou s’incline,
La soie et la mouche voltigent

L’expiration s’amorce,
Le relâchement commence.
Le corps et l’Esprit du pêcheur s’harmonisent
Pour permettre à la force de s’étaler
De l’Esprit au corps dans le bambou
De l’Esprit au corps dans la soie,
De l’Esprit au corps à la mouche
Par l’attraction, de l’Esprit au corps, de la rivière.

Dans un moment suspendu
Avant l’expiration
Le silence, sans tension, sans bruit
Sans pensée, s’étend.
Le bambou se libère
La soie se libère
La mouche se libère
L’Esprit et le corps aussi

Au dernier instant de l’inspiration
La tension est à son apogée
Il n’y a d’issue que dans l’expiration
Il n’y a de délivrance que dans l’abandon
La soie s’étire
Le bambou s’incline
La mouche résiste
Le souffle se contient
La rivière libère

Plus la force est naturelle
Plus elle est inévitable
Plus elle est indispensable
Plus elle est sans effort
La force s’épanouit
Le souffle aussi
Le souffle grandit
La force aussi

D’un geste lent et continu
Le corps et l’Esprit du pêcheur s’harmonisent
Pour permettre à la force de s’étaler
De l’Esprit au corps dans le bambou
Dans l’Esprit au corps dans la soie
Dans l’Esprit au corps à la mouche
Par la traction, de l’Esprit au corps, de la rivière

L’Esprit, le corps, le bambou, la soie, la mouche sans tension,
Comme le libre cours de la Naspidwi
Le corps et l’Esprit sans tension
À l’expiration comme à la décharge
Sans bruit, sans mouvement, sans attente
Dans les profondeurs de l’instant
Le pêcheur patiente

Un jour, je décidai de partir à la pêche à la mouche au milieu de la Naspidwi, cherchant à mettre en pratique le précieux Dharma. Pendant que je lançais ma ligne avec grâce et concentration, je méditais sur la leçon de Tilopa à Naropa, intitulée
« L’inconcevable immanence spontanée »,
en restant pleinement conscient de chaque mouvement.
J’observai soudain une libellule danser gracieusement au-dessus de ma tête, irradiant une tranquillité apaisante. Sa danse légère se fondait harmonieusement avec le murmure de l’eau.
La libellule semblait me dire :
« Je suis née du ciel et de l’eau,
Une créature nourrie par la nature.
Observe comment je virevolte,
Mes ailes se mouvant en toute liberté,
Un hommage aux mystères de la vie. »
Alors que j’étais immergé dans cette expérience, je compris que la nature elle-même était mon enseignement, et que je n’avais pas besoin de charger mon esprit de livres et de connaissances superflues. Tout ce dont j’avais besoin était présent dans l’instant.
La libellule continua de danser, offrant une leçon silencieuse aux pratiquants zen, nous rappelant que chaque aspect de la réalité est éphémère, tout comme elle-même. Ses ailes brillaient au soleil, puis, lentement, elle s’éloigna.
Cela me fit réaliser que je devais apprendre à embrasser l’impermanence de la vie, tout comme la libellule. Elle était un exemple vivant de la vacuité, nous rappelant que la beauté et la tranquillité que nous apprécions sont fugaces.
Puis, je fis face à la rivière et réfléchis sur ma propre existence. Tout comme la libellule, je vieillirai, ma vigueur diminuera, et finalement, je quitterai ce monde pour une nouvelle vie. Ces pensées ne m’effrayaient plus.
La rivière, les arbres, et la libellule me montraient le chemin de la sérénité. Tout en continuant à pêcher à la mouche, je m’efforçai de suivre son exemple, de vivre en équanimité et de maintenir la contemplation du mode d’être de toute chose. La rivière coulait paisiblement, et j’étais en parfaite harmonie avec elle, libre de toute pensée.

Plaçant ma tête en signe de respect envers le maître, je lui rends hommage avec humilité :
Bénis-moi, afin que je puisse saisir la véritable essence de cette pratique.
Ô toi, héritier de la tradition de la pêche à la mouche,
Debout en équilibre, tel un pêcheur sur la soie de sa canne, balançant l’appât à l’avant et à l’arrière,
Ton corps aussi stable qu’une pierre au milieu du courant tranquille.
Reste serein,
Tes yeux comme ceux d’un pêcheur immobile, observant la danse de la soie.
Laisse ton esprit se détendre, souple et paisible,
Comme la ligne de pêche s’étirant doucement sur l’eau.
Dans cet état de calme, dans un espace dénué de pensées, tu feras l’expérience d’une clarté pure, aussi limpide qu’une rivière cristalline. C’est la vision suprême de la pêche à la mouche, une perfection lumineuse.
Maintiens-toi stable, immergé dans la pure luminosité, où l’agitation ne trouve plus sa place. La méditation devient non conceptuelle, sans la moindre imperfection, avec une clarté resplendissante. Quand une pensée émerge, quelle qu’elle soit, elle est simplement identifiée et ne perturbe plus ton état. Concentre-toi sur l’instant présent, observe ta nature authentique, sans effort, et constate comment ton esprit se détend naturellement, les pensées s’apaisant d’elles-mêmes.
À mesure que tu pratiques pendant de longues périodes, cela peut être comparé à une eau troublée qu’on laisse reposer, et la clarté innée de l’eau réapparaît. De la même manière, lorsque de nombreuses apparences se manifestent et que tu les perçois comme de simples reflets, la clarté naturelle de l’esprit devient de plus en plus évidente. Cela peut même conduire à l’émergence spontanée de diverses qualités, telles que la maîtrise de l’art de la pêche à la mouche.
Même si le maître incontesté de la pêche à la mouche se tenait devant toi, il n’aurait rien de plus à dire sur la pratique.
Même si le pêcheur le plus sage apparaissait, il n’aurait rien de plus à t’enseigner sur la façon de saisir chaque mouvement de la soie comme un geste méditatif.
Même si les experts éminents de la pêche à la mouche se rassemblaient, ils n’auraient rien de plus à ajouter concernant cette pratique.
Quant à moi, un pêcheur yogi, c’est ma pratique, et je n’ai pas de technique de pêche plus élevée à offrir.
Aussi méticuleuse que soit l’analyse que tu peux entreprendre, quand le vent souffle, il dissipe naturellement les nuages, révélant le ciel. Efforce-toi de percevoir la clarté vide, l’esprit lui-même, de la même manière – aucune compréhension n’est plus profonde. Reste simplement, sans créer ni analyser quoi que ce soit, et comme une eau laissée tranquille redevient limpide, tu verras la vacuité de l’esprit. Rien ne dépasse cela.
Il existe de nombreuses approches, mais la vision de la vacuité de l’esprit, libérée de toute saisie, est la perspective authentique de la pêche à la mouche. Lorsque la fin de la pêche approche pour ceux qui pratiquent ainsi, ils peuvent saisir la claire lumière du moment, tout comme l’omble prend délicatement l’éphémère dans le courant de la rivière.