Auteur : Naspidwi

  • Le véritable trésor du Territoire affranchi

    En marchant ce matin dans les sous-bois, j’ai trouvé une pierre claire, polie par le temps comme si l’eau l’avait tenue longtemps dans ses mains. Je l’ai ramassée sans y penser : la beauté, parfois, se laisse prendre comme une respiration. Mais plus je la regardais, plus je comprenais qu’elle n’était qu’un éclat parmi d’autres, une note dans l’immense chant du territoire.

    Car ici, dans le Territoire affranchi Franc al-ôd, rien ne brille seul. Chaque chose prend sens dans l’espace qui l’entoure : la mousse qui accueille, le vent qui répond, la rivière qui passe sans se retourner. La pierre n’est qu’un signe, et le signe n’est rien sans le vaste silence dans lequel il repose.

    Je me suis demandé alors ce qu’était la véritable valeur. Était-ce cet éclat fugitif que je tenais dans la main ? Était-ce cette transparence que la lumière traversait ?
    Mais en levant les yeux, j’ai vu la forêt entière respirer, les collines se découper dans le ciel pâle, et j’ai compris que le trésor n’était pas dans l’objet, mais dans la liberté qu’offre un lieu où rien n’est enfermé.

    Le Territoire affranchi ne se possède pas. Il ne se mesure pas, ne se troque pas, ne s’accumule pas.
    Il accueille.
    Et dans cet accueil, il dépouille l’esprit de tout ce qui l’encombre.

    La pierre, malgré sa beauté, n’est qu’un éclat du monde.
    Le territoire, lui, révèle la lumière que je porte sans le savoir.

    La vraie richesse n’est jamais dans ce que l’on trouve, mais dans ce que la nature nous apprend à laisser aller.
    La véritable sagesse n’est pas de s’attacher à une forme, mais de se laisser transformer par un espace qui nous rend plus vastes que nous-mêmes.

    J’ai reposé la pierre sur une souche, à l’endroit exact où je l’avais trouvée.
    Son éclat ne m’était plus utile.
    Le territoire, lui, m’avait déjà donné ce que je cherchais :
    une liberté intérieure plus grande que tout trésor.

  • Un fil, de l’eau

    Voici une anecdote transmise parmi les pêcheurs contemplatifs, au sujet d’un jeune disciple qui apprenait l’art du lancer à la mouche auprès d’un maître silencieux, connu pour enseigner moins par des mots que par des gestes.

    Un matin, alors qu’ils marchaient le long d’une rivière claire, le disciple tenait une mouche qu’il avait fabriquée lui-même : soie fine, plumes rares, proportions parfaites. C’était sa première vraie création, et il en était fier.
    Mais au moment d’attacher la mouche au bas de ligne, une rafale de vent la lui arracha des doigts. Elle tomba sur une pierre, se froissa, et fut emportée par le courant. Le jeune homme en fut bouleversé et se mit à pleurer : cette mouche, il y avait mis tout son cœur.

    Le maître, qui avait observé la scène sans un mot, s’approcha calmement :
    — Ne t’inquiète pas. La rivière enseigne plus vite que la peine ne s’installe. Viens.

    Ils descendirent vers un banc de galets. Le maître ramassa quelques brins d’herbe sèche, les humecta, et improvisa une nouvelle mouche, simple et discrète. Il la serra dans sa paume, puis invita le disciple à s’asseoir avec lui.

    Quand tout fut tranquille, il demanda :
    — Dis-moi, les mouches que nous fabriquons, durent-elles toujours ?

    Le disciple renifla.
    — Non, maître. Elles se perdent, se cassent, se déchirent, se noient. Rien ne dure longtemps au bord de l’eau.

    — Et les poissons que nous cherchons, continuèrent-ils d’exister pour toujours ?

    — Non plus, maître. Ils apparaissent et disparaissent dans le courant.

    — Et la rivière elle-même ? Est-elle jamais la même ?

    Le disciple observa le flux, et répondit :
    — Non. Elle change d’instant en instant.

    Le maître hocha la tête :
    — Alors, pourquoi serais-tu étonné que ta mouche n’ait pas voulu rester ? Tout ce qui touche à l’eau doit suivre sa nature : passer.

    Il plaça alors la petite mouche d’herbes au creux de la main du disciple :
    — Ce n’est pas la perte qu’il faut pleurer, mais l’attachement. La mouche que tu as faite a accompli son destin : elle est retournée à la rivière qui l’a façonnée. Peut-être qu’un poisson la verra, peut-être qu’elle flottera un moment avant de disparaître. Qu’importe : elle vit désormais là où elle devait vivre.

    Puis, avec un sourire léger :
    — Et toi, apprends ceci : le pêcheur qui veut garder son esprit clair ne s’attache ni aux prises, ni aux outils, ni même à sa propre habileté. La rivière te prendra toujours quelque chose. Mais en retour, elle te donnera la liberté de recommencer.

    Le disciple essuya ses larmes.
    Ce jour-là, il comprit que l’art du lancer à la mouche n’était pas une lutte contre la perte, mais une alliance avec le passage.

  • SANS S’ARRÊTER ET SANS EFFORT

    Lors d’un voyage dans la forêt de Fadwisina, dans le parc de Nisapwad, je pêchais dans la Naspidwi lorsque je fis la rencontre d’un pêcheur très âgé, il devait avoir plus de 80 ans. Toute la journée il pêcha devant moi. Je l’observai traverser la rivière dans ses torrents les plus rapides, sans effort et malgré son âge avancé. Vers la fin de la journée je m’approchai de lui pour faire connaissance. Voyant mon approche, il me salua et sortit de la rivière et se tint debout à côté de moi, je lui dit:

    — Monsieur, comment faites-vous pour traverser les torrents avec autant d’aisance?

    — Je les traverse sans m’arrêter et sans forcer.

    — Et comment, Monsieur, faites-vous pour les traverser sans arrêter et sans forcer?

    — Il y a très longtemps, j’ai remarqué que lorsque je m’arrêtais, je coulais, et lorsque je forçais, j’étais emporté. C’est de cette manière, mon ami, que j’ai traversé le torrent sans arrêter et sans forcer.

    Puis ayant écouté le pêcheur âgé, je réfléchis  à ce qu’il venait de me dire.

    Durant ce temps il avait disparu.

  • LEURRE SANS LEURRE

    Une mouche sans hameçon,
    Dans le flux de la Naspidwi,
    L’esprit se libère.

    L’art du lancer à la mouche, dans la perspective zen, se transforme en une méditation en action. En utilisant des appâts sans hameçon, le pêcheur ne cherche pas à capturer un poisson, mais à se saisir de l’instant présent. Le geste devient l’essence même de la pratique, un mouvement fluide et conscient qui relie l’esprit au corps, et le tout à la nature. À l’instar du kyudo, où la quête n’est pas le résultat mais l’harmonie du geste, le lancer à la mouche sans intention de prise devient un chemin de présence totale. C’est un leurre sans leurre, un acte de pureté dans lequel le pratiquant se libère de tout attachement au résultat, se fondant dans la rivière, dans le ciel, dans le vent, et dans chaque mouvement. Dans cette danse silencieuse, l’esprit se trouve éveillé, affranchi de toute distraction, vivant l’instant sans attachement, tout comme la voie zen nous invite à faire.

  • JIANG ZIYA (姜子牙) LE VIEUX PÊCHEUR

    Jiang Ziya (姜子牙), également connu sous le nom de Taigong Wang (太公望), est une figure légendaire de la Chine ancienne, célèbre pour son rôle de stratège et de sage dans l’établissement de la dynastie Zhou (1046-256 av. J.-C.). Souvent représenté comme un vieux pêcheur, il incarne symboliquement la sagesse et la patience, des valeurs profondément ancrées dans le Chan (Zen) chinois.

    Selon la légende, bien que Jiang Ziya fût un brillant stratège et érudit, il vivait humblement en tant que pêcheur sur la rivière Wei. Cependant, contrairement aux pêcheurs traditionnels, il utilisait une canne à pêche sans appât et un hameçon droit, non courbé. Lorsqu’on lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il répondait : « Ce n’est pas moi qui chasse les poissons, ce sont les poissons qui viennent à moi lorsqu’ils sont prêts. » Cette approche symbolise le principe du Wu Wei (无为, non-agir), cher au taoïsme et au Chan. L’idée est de ne pas forcer les choses, mais de laisser les événements suivre leur cours naturel, de laisser l’Éveil venir de manière spontanée plutôt que de le chercher activement, et de comprendre que l’intelligence et la sagesse surpassent la force brute.

    Bien que Jiang Ziya soit plus associé au confucianisme et au taoïsme qu’au bouddhisme Chan, son approche de la vie a profondément influencé la pensée Chan chinoise. Sa pratique de lâcher-prise et de patience, semblable à celle d’un maître Chan qui médite sans chercher activement l’illumination, reflète cette philosophie. Le rôle de pêcheur qu’il occupe symbolise également le fait que la sagesse ne réside pas nécessairement dans le pouvoir ou la richesse, mais dans la simplicité et l’humilité. De plus, son action juste (Wu Wei) lui permet d’agir sans attachement, ce qui lui confère un rôle central dans l’histoire sans avoir besoin de chercher à s’imposer.

    Dans l’histoire et la culture chinoise, Jiang Ziya est vénéré comme un sage et un stratège militaire. Il joue un rôle crucial dans le roman classique « L’Investiture des Dieux » (封神演义, Fengshen Yanyi), où il est dépeint comme un immortel aidant à renverser la dynastie Shang. En plus de sa réputation de stratège, il est également une figure importante du folklore taoïste et est parfois considéré comme un immortel taoïste.

    Ainsi, bien que Jiang Ziya ne soit pas directement un maître Chan, il incarne des principes essentiels qui ont influencé la pensée Chan : patience et non-attachement, simplicité et humilité, et la pratique de laisser les choses venir naturellement à travers le Wu Wei.

  • TAO DU LANCER

    Le Tao du lancer à la mouche réside dans l’art subtil de se connecter à la nature sans forcer, une pratique qui reflète profondément les enseignements du Tao. Le concept de Wu Wei, ou action sans effort, est l’essence même de cette voie. Lorsqu’un pêcheur lance sa ligne, il ne lutte pas contre les éléments. Au contraire, il les utilise comme un partenaire, se laissant porter par le vent et le courant, afin de créer un mouvement fluide et naturel. Dans cette danse avec la rivière, le pêcheur apprend à ne pas forcer les choses, mais à les laisser se dérouler harmonieusement, en totale acceptation du flux naturel, ce qui représente parfaitement la philosophie taoïste de l’harmonie avec le Tao.

    Le pêcheur s’immerge dans la rivière comme il s’immerge dans une forme de méditation, plongeant son esprit dans le présent. Chaque lancer devient une occasion d’être totalement présent, d’être en phase avec la nature et de se vider l’esprit. Le pêcheur s’immerge dans l’instant, tout comme il s’immerge dans l’eau, se laissant porter par les mouvements subtils de la rivière et par la fluidité de son propre geste. Il se concentre sur le bruit de l’eau, le mouvement de la mouche et la trajectoire de la ligne. Ce moment devient un moyen d’expérimenter la vraie nature de l’Esprit, un espace où l’on se connecte à l’instant sans se laisser distraire par les pensées passées ou futures. Dans cette pratique, le pêcheur apprend à « attraper » la véritable essence de l’instant, sans jamais chercher à saisir ou à posséder quoi que ce soit de tangible.

    Comme le Tao, la voie du lancer à la mouche repose également sur la simplicité. Les gestes et les outils employés, bien qu’apparemment simples, demandent une maîtrise qui devient plus fluide et naturelle au fil du temps. Cette recherche de simplicité dans l’action rejoint les principes taoïstes qui valorisent l’abandon des fardeaux inutiles et l’harmonie avec l’essentiel. Le pêcheur se concentre sur l’essentiel – une canne, une ligne, une mouche – et s’efforce de se connecter à la nature sans artifice. Cette pratique devient ainsi un moyen de vivre en harmonie avec les cycles naturels, de comprendre les rythmes de la vie et de s’y adapter sans jamais chercher à les dominer. C’est dans cette acceptation du flux naturel que réside le véritable Tao du lancer à la mouche.

  • LA NASPIDWI

    La Naspiwi s’étale dans l’espace

    pour rejoindre une étoile incandescente.

    Comme une âme insondable elle s’étend, 

    au-delà des berges, plus loin que la décharge, 

    profondément vers les effusions centrales de la terre.

    Elle s’agite de partout, insaisissable,

    s’étourdit d’un tourbillon, se frappe contre un rocher,

    s’éclabousse au soleil,

    rend l’écume et s’évanouit.

    Sous cette activité fébrile se cache une matrice,

    l’âme fécondant l’image, 

    le symbole salmonidé transgressant l’abime,

    c’est une ombre qui transparaît à sa surface, 

    l’inconscient qui fraie,

    remontant à contre-courant,

    s’arc-boutant pour affirmer sa présence

    et sauter un instant, 

    laissant ainsi une trace ineffaçable

    dans la mémoire de la Naspidwi.

    Elle affirme sa grandeur

    en psalmodiant un chant primordial.

    C’est le logos de la nature

    le mantra de l’affluent qui exalte

    la prière de la vacuité.

    Si elle donne son immensité et sa richesse 

    à l’explorateur qui désire,

    à celui qu’elle attire, 

    nul ne peut cependant

    extirper son essence sans s’offrir en sacrifice.

    C’est la gloire du risque et de la persévérance,

    c’est l’action dans la patience immobile.

  • GRANDE RIVIÈRE

    Cet endroit que je nomme rivière

    Ce lieu de pierre et d’eau

    Ne ressemble à rien, 

    Il n’est que vide, impermanence,

    Sans espace, ni temps.

    Au-delà de son passage,

    Dans sa mobilité, dans son impalpable réalité,

    Elle s’étend, s’offrant comme une illusion

    Au dompteur immergé

    D’une maîtrise insensée.

    Dans sa fringante évanescence

    Elle ne demeure qu’un chant passager,

    Qu’un étourdissement à faire perdre pieds.

    C’est la plénitude de la vacuité

    L’assise de la non-existence.

    À vous qui l’avez aperçu,

    Sachez que ce que vous avez vu

    Aucun, jamais ne le verra.

  • JE SUIS ALLÉ

    C’est le logos de la Nature

    La Voie qui exalte!

    Je suis allé au milieu de la Naspidwi

    Rencontrer cette lumière incandescente,

    Pour extirper cette ombre

    Qui transparaît et surpasser

    Ce rocher qui perce

    Et enivre sa surface.

    C’est la voix de la Nature

    Le logos qui exalte.

    Je suis allé au centre de la Naspidwi

    Fendre de ce bambou,

    L’espace, pour faire voler

    Cette éphémère

    Afin qu’une prière

    Surgisse de l’affluent qui enivre

    Et de la soie qui délivre.

    C’est la nature de la Voie

    Qui s’exalte; le Logos.

    Je suis allé à l’intérieur de la Naspidwi

    Sonder ses profondeurs,

    La délivrer du salmonidé qui s’agite

    Comme une pensée qui s’excite

    Et finalement rencontrer

    En ses eaux le centre de l’idée.

    C’est la voix du logos qui exalte;

    La Nature.

  • DERRIÈRE, DEVANT, IMMOBILE

    Les deux pieds dans la Naspidwi

    Bien ancré en son lit

    Au rythme de son courant

    La soie défile derrière, devant.

    Porté par un souffle primordial

    Suspendue comme une vacuité

    L’innocence éphémère

    S’envole devant, derrière.

    Debout au centre de la Naspidwi

    M’élançant le nez au vent

    Comme un bambou qui balance

    Mon corps s’agite derrière, devant .

    Ainsi, porté par ce souffle

    Dans cette danse sacrée

    Au milieu de l’affluent qui exalte

    Seul l’Esprit demeure immobile.